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Faut-il s'allier au diable pour battre les libéraux?

Il faut parfois rappeler quelques principes démocratiques pour éviter que le débat ne dérape dans les ornières de la démagogie et de la partisanerie. Depuis l'élection du nouveau chef du Parti québécois, les militants de ce parti se répandent dans l'espace public en répétant leur mantra : « Faut battre les libéraux!» Ils invitent les autres partis à renoncer à leurs projets et à leur vision de l'avenir du Québec pour voter pour le seul parti qui à leur avis peut prendre le pouvoir. Ils semblent avoir la nostalgie du bon vieux temps et vouloir revenir au bipartisme qui assurait l'alternance au pouvoir des bleus et des rouges. En vertu de cette logique, il faut mettre tous ses œufs dans le même panier et faire confiance à un seul parti qui dans le passé a fait de la tergiversation et de la confusion des esprits sa marque de commerce. Avoir des idées et les exprimer n'est pas important à leurs yeux. Il faut renoncer à être authentique, à dire ce que l'on pense, il faut taire ses critiques et devenir hypocrite en votant pour un parti dont on ne partage pas la vision de l'avenir. Comment les électeurs pourront-ils par la suite demander des comptes aux nouveaux dirigeants puisqu'ils auront eux-mêmes abdiqué devant l'exigence de la rigueur et de la cohérence?

La politique est affaire de principe avant d'être affaire de tactique électorale. Les partis existent pour permettre aux électeurs d'exprimer leurs convictions quant à l'avenir de leur société et les élections servent à établir quelles sont les orientations politiques qui détermineront les politiques publiques. Dans une société moderne comme le Québec, il est normal et sain qu'il y ait une diversité d'opinions qui se manifeste par la diversité des partis et par une pluralité d'offres politiques. Plus les citoyens peuvent s'identifier à des partis qui représentent leurs idées, plus ils seront motivés à participer au débat public. A l'inverse, s'ils ne peuvent s'exprimer et se reconnaître dans les organisations qui prétendent les représenter, ils deviendront cyniques et désintéressés de la vie politique. C'est cette logique que privilégient les péquistes qui estiment que prendre le pouvoir est plus important que de faire la promotion de leurs idées.

Toutefois, ils ne semblent pas conscients de la contradiction qu'implique leur raisonnement. Si battre les libéraux est l'enjeu essentiel de la joute électorale et qu'il faut renoncer à ses convictions pour y arriver, dès lors quelle sera leur position si un autre parti est mieux placé que le PQ pour battre les libéraux? Comme l'électorat est très versatile, rien ne garantit que ce sera le PQ qui sera l'alternative aux libéraux dans six mois. Ces mêmes militants seront-ils conséquents et accepteront-ils d'abandonner leur parti et de voter pour la CAQ? Pourquoi ce qu'ils demandent aux autres ne s'appliquerait-il pas à eux? Si, comme ils le prêchent aux autres, les principes ne comptent pas en politique et qu'il faut les abandonner en fonction des conjonctures électorales, ils seront alors pris au piège de leur propre logique et devront se rallier à un parti qui ne correspond pas à leur idéologie. On serait étonné qu'ils suivent cette voie. Ils n'en sont pas à un reniement près.

Battre les libéraux est un objectif légitime pour tous les partis d'opposition. Ce n'est pas une nouveauté dans l'histoire politique du Québec et ce sera encore à l'ordre du jour dans les prochaines années. Mais encore faut-il préciser pourquoi on veut déloger ce parti du pouvoir. Et c'est dans les réponses que les divergences se manifestent. Pour les indépendantistes, il s'agit de défaire un parti qui est voué à la défense du fédéralisme canadien et qui utilise son pouvoir provincial pour accroître la dépendance du Québec. La critique des effets négatifs du fédéralisme doit être au centre de l'argumentation car les libéraux ne sont que des exécuteurs téléguidés par les intérêts du Canada. C'est en fonction de cette logique que les critiques du gouvernement sortant doivent se construire.

Battre les libéraux : d'accord, mais pour faire élire non seulement des députés péquistes qui ont une conception provincialiste de la gouverne, mais aussi des députés indépendantistes et progressistes qui utiliseront leur parole pour montrer comment la mauvaise gestion libérale est tributaire de la conception étriquée et subordonnée de la nation québécoise et comment l'indépendance permet de réaliser les aspirations sociales et nationales des Québécois. Il faut battre les libéraux parce qu'ils nous enferment dans le Canada.

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Politicologue, professeur et essayiste, Denis Monière est docteur en science politique de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Militant au sein du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) et du Parti québécois, il fonde le Parti nationaliste du Québec en 1983. Il est aujourd'hui professeur titulaire au département de science politique de l'Université de Montréal.

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