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France : une élection de réalignement?

France : une élection de réalignement?

Le premier tour des élections
présidentielles françaises a révélé des changements majeurs dans les comportements électoraux. Plusieurs phénomènes inédits se sont produits : primaires surprises au PS et au Parti républicain où les candidats attendus furent défaits, quatre candidats qui arrivent dans le peloton de tête avec des écarts inférieurs à la marge d'erreur dans les sondages, montée spectaculaire d'un candidat radical Mélenchon de même que celle
d'un candidat voué aux gémonies par les médias, Fillion, taux d'abstention plus élevé qu'en 2012 malgré l'intensité de la campagne. Ces phénomènes indiquent qu'on assiste à un déplacement des lignes de clivages politiques et à un réalignement des forces
politiques. Il faut aussi remarquer que 45% de l'électorat a voté pour deux candidats sans parti : Mélenchon 19,5% et Macron 24% ce qui dénote une désaffection profonde envers les partis traditionnels.

Comme on le dit en France, l'élection du 2e tour est pliée, c'est à dire que l'élection de Macron est prévisible. Les effets de ce réalignement se manifesteront au 3e tour, soit lors de l'élection législative. Pour gouverner en France, il ne suffit pas d'être élu président, encore faut-il pouvoir compter sur l'appui d'une majorité parlementaire. Un président élu sans le soutien d'une majorité parlementaire risque d'être un président potiche comme on l'a vu en 1997 où Chirac déclencha une élection législative anticipée qui donna la majorité au Parti socialiste. Chirac se retrouva impuissant et fut obligé de donner le pouvoir au premier ministre Jospin qui disposait d'une majorité parlementaire.

Le même cas de figure risque de se reproduire en juin prochain. L'élection d'un président sans parti est une première dans l'histoire de la Ve république et cette situation rendra pratiquement impossible l'élection d'une majorité présidentielle. Macron tentera certes de faire des alliances avant l'élection, mais il sera à la merci de partis qu'il ne contrôle pas. Il pourrait s'appuyer sur des partis centristes mais ceux-ci sont marginaux dans la politique française. Il voudra rallier des élus socialistes paniqués devant la déconfiture du PS. Mais ces rescapés ne seront pas suffisants pour lui assurer une majorité. Il pourra aussi se tourner vers la droite et tenter de récupérer les partisans d'Alain Juppé, mais encore là, la collaboration du Parti républicain ne lui laissera pas les mains libres, il devra faire des concessions qui l'éloigneront des socialistes qu'il pourrait amadouer. Et puis les Républicains ne lui feront pas de cadeaux et voudront exercer le pouvoir. Macron devra jongler avec un trop grand nombre de contradictions pour faire une politique cohérente.

Dans ce tableau de l'incertitude, il faut aussi faire entrer le Front national qui fort d'un appui de 40% donné à Marine Le Pen pourra faire une percée significative aux législatives et pourrait disposer d'une minorité de blocage. Autre inconnue, comment les électeurs de Mélenchon se positionneront-ils aux législatives? Eux aussi sont orphelins de parti et ils n'ont aucun attrait pour des candidats mondialistes et néo-libéraux. Une partie de cette clientèle a des affinités sociologiques et idéologiques avec l'extrême-droite et pourrait grossir les rangs du Front national. L'autre partie se dispersera sans doute dans des petits partis sans poids électoral à moins que Mélenchon ne lance une nouveau parti, mais, à si brève échéance, une nouvelle organisation n'aura pas les ressources financières pour faire une campagne productive. Chose certaine la droite dominera l'Assemblée nationale et fera la politique de la France. Elle devra tenir compte d'une nouvelle configuration de la politique française où l'extrême-droite deviendra un acteur parlementaire non négligeable. Cette recomposition des forces politiques rendra la politique française ingouvernable et imprévisible.

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Politicologue, professeur et essayiste, Denis Monière est docteur en science politique de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Militant au sein du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) et du Parti québécois, il fonde le Parti nationaliste du Québec en 1983. Il est aujourd'hui professeur titulaire au département de science politique de l'Université de Montréal.

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